LEUBA Namsa

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1982, Saint-Aubin-Sauges | travaille en Suisse et à l’étranger

Leuba N.
Namsa Leuba, Untitled (série Khoi San), photographie, 59.4 × 48.26 cm

Après un CFC en design de l’information à l’EAA de La Chaux-de-Fonds, un Bachelor en communication visuelle à l’ECAL à Lausanne et un Postgrade en photographie à l’école d’arts visuels de New York, Namsa Leuba réalise un Master en direction artistique à l’ECAL. L’artiste est lauréate d’importantes distinctions artistiques : elle reçoit notamment le premier prix du festival de photographie Planche(s) Contact de Deauville en 2010, le PhotoGlobalPrize en 2012. En 2013, elle fait partie des gagnants du Magenta Foundation Flash Forward Festival — Emerging Photographers in United States. Ses œuvres sont régulièrement exposées en Suisse et à l’étranger, notamment en Afrique du Sud, au Nigeria, au Canada, en Corée du Sud et en Espagne.

FOCUS SUR NAMSA LEUBA

Tels les masques à deux têtes jumelles de l’ethnie ivoirienne Baule, le masque africain a aujourd’hui un double visage. À la fois objet sacré, incarnant esprits et ancêtres dans des cérémonies rituelles complexes, il est également l’un des dramatiques emblèmes de l’oppression coloniale et du mythe du « sauvage » opposé à l’occidental « civilisé ». Fréquemment interdits dans les colonies, masques et fétiches subtilisés sont venus rejoindre quelques années plus tard les rayonnages des collections ethnographiques des musées européens et les vitrines des riches collectionneurs. Aujourd’hui, les mascarades rituelles sont réactualisées pour le plus grand plaisir des charters de touristes avides d’« authentique » déferlant sur l’Afrique de l’Ouest. Dans le travail de l’artiste helvético-guinéenne Namsa Leuba, ces deux visages coexistent pour interroger les représentations identitaires de l’Afrique de la décolonisation.

Difficile de ne pas penser à l’imagerie photographique issue des Expositions Universelles et des Völkerschauen lorsque l’on observe « Khoi San series » et ses compositions semblant sortir de fêtes rituelles. Elles évoquent les images- souvenirs qui se développèrent en parallèle aux reconstitutions de villages coloniaux de la fin du XIXe siècle, offrant au public d’attrayantes preuves de sa découverte de l’« Autre ». Ces prises de vue assurèrent à la photographie une longue tradition dans les processus d’exotisation de l’époque coloniale. Les Ashantis, Dahoméens et « négresses à plateau » exhibés au Jardin zoologique d’acclimatation de Paris et autres « villages nègres » européens attiraient les objectifs, figeant sur le papier les mises en scène folkloriques et pittoresques des impresarios coloniaux, telles celles de l’hambourgeois Carl Hagenbeck. Utilisée pour montrer un « vrai » factice, la photographie participa donc au cliché du « sauvage ». Dans une perspective postcoloniale, la jeune artiste se réapproprie donc subtilement cet héritage imagé du XIXe siècle pour le détourner. Utilisant les mêmes dispositifs que les anthropologues d’autrefois — mises en scène décontextualisées d’objets rituels des ethnies Khoïkhoï du Northern Cape sud-africain, modèles vivants, poses « types » du guerrier ou du chasseur armé de son knobkierrie, pellicule photographique — Namsa Leuba déconstruit la représentation du « sauvage » pour redonner la parole à son propre héritage socioculturel guinéen. Ceci non sans l’idéalisation et la nostalgie d’une sorte de « paradis perdu ». En digne héritière d’Aimé Césaire — « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » (1939, Cahier d’un retour au Pays natal) — Namsa Leuba prête ses mains à ceux qui ont rarement eu le droit de maîtriser l’image d’eux-mêmes, toujours façon- née par des copyrights occidentaux.

Commande du New York Magazine et du WAD, « The African Queens series » laisse place à une image plus propre aux réalités des syncrétismes culturels du XXIe siècle dont Namsa Leuba est une représentante : un jeu d’influences enrichissantes. Sur fond de fashion showrooms flashy, coiffes traditionnelles, motifs « boubou » et léopards mordent le lycra et acquièrent un nou- veau statut en dehors de leur cadre culturel, une esthétique léchée qui s’apparente aux figures défilant au rythme de nos doigts sur les magazines. Ici, les mannequins-fétiches semblent plus revêtir le masque occidental que les usuelles têtes ciselées d’ancêtres, rappelant au passage Peau noire, masque blanc (1952), le titre de l’essai de Frantz Fanon, l’un des pères du post-colonialisme. Avec « Cocktail series », l’artiste poursuit sa déconstruction massive de l’« exotique » en employant le masque pour démasquer les mécanismes de la construction de l’Afrique par le regard occidental ; ceci en exagérant le trait humoristiquement. Tous les poncifs sont exploités : feuilles de bananiers à la Joséphine Baker et léopards de pacotille. Le deuxième degré est de mise. Dans la lancée de « The African Queens series », on notera la présence des baskets de marque, représentatives de l’hybridité culturelle afro-américaine. Les modèles masqués de Namsa Leuba incarnent définitivement l’esprit malicieux de leur auteure.

Léa Marie d’Avigneau, historienne de l’art, extrait du catalogue de l’exposition « Haut les Masques », 2015, QG.